Codifiée à la Renaissance pour devenir un fondement de l’humanisme occidental, la perspective illusionniste connut un profond bouleversement au XXe siècle. Tandis que les avant-gardes, du cubisme à l’abstraction, rompaient de façon brutale avec ce mode de représentation, critiques et historiens de l’art, d’Erwin Panofsky à Jurgis Baltrusaitis, révélaient son caractère conventionnel et mettaient en évidence la richesse esthétique ainsi que la dimension symbolique des erreurs de perspectives. Du fait de la complexité de l’anatomie, la représentation du corps, qui se trouve historiquement au cœur de la pédagogie des Beaux-Arts de Paris, a tout particulièrement donné lieu à d’étonnantes déformations qui nourrissent encore aujourd’hui la création contemporaine.
Standardized during the Renaissance to become the foundation of Western humanism, in the 20th century, illusionistic perspective experienced a profound upheaval. While the avant-gardes, from cubism to abstraction, brutally broke away from this mode of representation, critics and art historians, from Erwin Panofsky to Jurgis Baltrušaitis, exposed its conventional nature and emphasized the symbolic dimension of errors in perspective. Because of anatomy’s complexity, the body’s representation, which historically lay at the center of learning at the Beaux-Arts de Paris, has given rise to astonishing deformations that continue to enrich contemporary creation.
Appliquée à notre univers contemporain, la perspective centrale héritée de la Renaissance destinée à créer l’illusion suscite paradoxalement un sentiment d’étrangeté. Dhewaid Hadjab, diplômé 2020 des Beaux-Arts de Paris, centre sa composition d’un réalisme méticuleux autour d’un personnage effondré sur une table, que le spectateur peine à distinguer tant son anatomie semble démantibulée, et suscite ainsi l’inquiétude qui conduit à imaginer le mouvement qui a précédé cette image immobile.
Applied to our contemporary world, the central perspective inherited from the Renaissance, intended to create illusion, paradoxically creates a sense of strangeness. Dhewaid Hadjab, a 2020 graduate of the Beaux-Arts de Paris, centers his composition in a meticulous realism around a figure collapsed on a table, which the viewer has trouble distinguishing, to the extent that the anatomy seems o have been dismantled, thus provoking an anxiousness that leads us to imagine the movement preceding this stationary image.
Dhewadi Hadjab
Dream dancing III
2020
Huile sur toile, 146 x 114 cm
collection de l’artiste
L’héritage du cubisme et de l’abstraction a complètement renouvelé la manière de représenter le corps. Dans ses « cubomanies », le poète et artiste roumain Gherasim Luca découpe des reproductions de peintures célèbres en petits carrés qu’il assemble de façon à recomposer une œuvre nouvelle par la création de continuités formelles fortuites et inédites.
The legacy of cubism and abstraction has revolutionized the way the body is represented. For his “cubomanias,” the Romanian poet and artist Gherasim Luca cut reproductions of famous paintings into small squares that he assembled to recompose a new work through the creation of fresh and unexpected formal continuities.
Gherasim Luca (Bucarest, 1913-Paris, 1994)
Cubomanie intitulée « Madone du Bourgmestre Meyer (d’après Holbein) »
1983
photographies sur carton monté sur panneau de bois, 34,5 x 26 cm
MU 12674, acquisition
Derrière la rationalité de son organisation symétrique, le décor de ce plafond associe de façon fantaisiste de purs éléments décoratifs (cartouches, guirlandes) à des figures divines ou humaines dont les anatomies sont aberrantes. Sous la plume du décorateur Jean Lepautre, ces monstres rappellent au-delà de leur valeur décorative que le classicisme du XVIIe siècle détenait également un imaginaire fantastique.
Behind the rationality of its symmetrical organization, the decoration of this ceiling, fantastically combines purely decorative elements (cartouches, garlands) alongside divine and human figures with aberrant anatomies. This drawing by decorator Jean Lepautre reminds us that, beyond its decorative value, 17th-century classicism also had a fantastic imagination.
Jean Lepautre (Paris, 1618-Paris, 1682)
Plafond orné de figures mythologiques et autres 17e siècle
Eau-forte, 16,4 x 35,4 cm
Est 1644, don de la veuve Joseph Michel Lesoufaché
Dans le décor de cette coupole où les corps sont exagérément déformés suivant le principe de la perspective plafonnante, la saturation de la composition rend la scène presque illisible. L’ensemble parvient cependant à donner une impression générale de mouvement conforme à l’esthétique maniériste.
In this decoration for a dome, where the bodies are exaggeratedly deformed following the principle ceiling perspective, the composition’s saturation makes the scene almost illegible. However, the ensemble succeeds in giving an overall impression of movement, in accordance with the Mannerist aesthetic.
Orazio Samacchini (Bologne, 1532-Bologne, 1577)
Plafond représentant le couronnement d'une Sainte
Encre sur papier, 23,2 x 23,2 cm
Mas.2506, don de Jean Masson
La grande simplification formelle de ce décor qui symbolise l’alliance de la femme et de l’homme autour du travail nourricier (le fléau et la faucille) conduit paradoxalement à faire oublier la réalité anatomique. L’étroite symbiose des figures féminines et masculines crée en effet une forme inédite où les corps deviennent difficilement reconnaissables.
This decoration’s extreme formal simplification, symbolizing the alliance of woman and man around the work of nourishing (the flail and the sickle) paradoxically makes us forget anatomical reality. The intimate symbiosis of the female and male figures creates a new form where the bodies become difficult to recognize.
Cartouche grotesque représentant un homme maniant fléau et une femme tenant une faucille
XVIe siècle
Gravure sur bois, 22 x 19,5 cm
Est Mas 344, don Jean Masson
Avant la Renaissance, l’absence de perspective témoignait d’une conception uniforme du monde, considéré alors comme issu d’une main divine omniprésente. Les corps des anges ornant la chapelle du somptueux palais Jacques Cœur de Bourges, dénués de relief, flottent dans l’espace décoratif du plafond où ils deviennent des motifs quasiment abstraits dont les formes manipulées s’imbriquent et remplissent harmonieusement l’architecture.
Before the Renaissance, the lack of perspective reflected a uniform conception of the world, at the time considered as the work of an omnipresent divine hand. The bodies of the angels embellishing the chapel of the opulent Palais Jacques Cœur in Bourges, free of relief, float in the ceiling’s decorative space, almost becoming abstract motifs whose manipulated forms intertwine and harmoniously fill the architecture.
Plafond de l'hôtel Jacques Cœur (vers 1450, Bourges)
Papier albuminé, 28,9 x 22 cm
Ph 10087, achat
A partir du XXe siècle, la légèreté des appareils photographiques facilite l’adoption du point de vue plafonnant qui accentue ici les déformations anatomiques et contribue à faire du corps un objet abstrait. Dans sa série « Les corps du dessous », Patrick Tosani qui fut chef d’atelier aux Beaux-Arts de Paris de 2004 à 2019, place de façon systématique son appareil sous le sujet pour mieux révéler combien ce cadrage extrême transforme le réel et questionne les apparences du corps.
In the 20th century, the lightness of cameras made the adoption of the ceiling viewpoint easier, here accentuating anatomical deformations, helping turn the body into an abstract object. In his series “Les corps du dessous” (Bodies from below), Patrick Tosani, who was studio head at the Beaux-Arts de Paris from 2004 to 2019, systematically places his camera below the subject to better reveal how this extreme framing transforms reality and question the appearance of the body.
Patrick Tosani (né à Boissy-l'Aillerie, 1954)
Les corps du dessous
1996
Photographie couleur
c-print, 35 × 27,5 cm
PH 24760, don de Patrick Tosani
La composition de cette photographie repose sur un effet de contreplongée résultant de la position du personnage principal, perché sur une échelle destinée à lui faciliter la réalisation d’un décor illusionniste de plafond. Cette construction permet une étonnante triple mise en abyme de la contre-plongée, celle qui est peinte, celle du peintre face au modèle féminin et celle du photographe face au peintre.
This photograph’s composition is founded on a low-angle effect, resulting from the position of the main figure, perched on a ladder intended to facilitate the creation of an illusionistic ceiling decoration. This construction creates an astonishing triple mise en abyme of the low angle, that which is painted, that of the painter facing the female model, and that of the photographer facing the painter.
Flameng peignant le plafond de l'escalier d'honneur de l'Opéra-Comique "La Comédie fustigeant les vices"
c. 1895-1898
Photographie positive, 20 x 17 cm
Ph 14389, don de Melle Flameng
Du fait de la lourdeur des appareils, le regard photographique n’a pu s’approprier que tardivement la contreplongée. Spécialisé dans la photographie de nus académiques à l’usage des peintres ou sculpteurs, Jean-Baptiste Igout impose pour cette raison à son modèle de tendre exagérément la tête en arrière, pose surprenante destinée à simuler artificiellement les déformations provenant d’un point de vue plafonnant.
Due to the weight of cameras, the photographic lens could only work from low angles quite late. Because he specialized in photographing academic nudes for painters and sculptors, Jean-Baptiste Igout forced his model to tilt her head back in an exaggerated way, a surprising pose intended to artificially simulate the deformation caused by the illusionistic ceiling point of view.
Louis Jean-Baptiste Igoult (1837-1882)
Vue d'un modèle féminin en buste
Épreuve sur papier albuminé
c. 1890
PH 14428